Nom: Fanny Garin
Ville natale: Sèvres
Ville actuelle: Paris, et surtout ailleurs
Travail: Ecriture, dramaturgie (et autres emplois plus alimentaires)
Âge: trente et un ans
Qu'est-ce qui signifie, pour vous, la poésie?
Je n’arrive pas à avoir de la poésie une définition raisonnée, hors de moi. Sans doute parce qu’elle est avant tout une pratique—intime, conflictuelle, peu saisissable car toujours mouvementée. Ou au contraire, immobile et bloquée, quand il est dur d’aller toujours chercher plus loin ou lorsqu’il devient difficile de trouver de la force ou du vide pour être attentif à ce qui apparaît, pour l’écouter. Peut-être parce qu’il s’agit toujours de saisir un inconnu ou une étrangeté, que ce soit dans la langue ou dans le sens. Mais ce quelque chose disparaît une fois saisi—il n’est plus étranger. Il faut alors recommencer, retrouver de la force après l’épuisement, se remettre à chercher—à moins d’avoir été mouvementée par un nouveau venant de l’extérieur. D’ailleurs, je crois que quelque chose se joue dans la rencontre (ou le fil tissé ou le choc) entre intérieur et extérieur. J’ai en tête l’image d’observer au travers d’une vitre, avec les mots. Parfois la vitre se brise ou disparaît, parfois elle se couvre de sueur ou de pluie. Alors apparaît quelque chose de l’ordre de la jouissance—une jouissance calme survenant après les mouvements, la nervosité, la chute—quand les mots et les sens parviennent à se saisir, s’attraper. Mais hors de soi et du monde, dans l’espace de la page, et presque miraculeusement.
Je réfléchis aussi en ce moment à la notion de scandale, de petits et parfois anodins scandales avec lesquels j’aime jouer dans l’écriture—entre jeu, sincérité et tentatives de formulation—et qui créent des sortes de « dommages » dans la norme, dans nos identités, dans la mienne, dans le maniement des mots et la formulation des affects. (1)
Qui est votre poète préféré?
Je ne crois pas avoir de favoris mais quelques noms et quelques vers me viennent. Anne-Marie Albiach, Eileen R. Tabios et deux vers de Dino Campana—poète que je connais peu mais cité par Amelia Rosselli dans La Libellule.
fabriquer fabriquer fabriquer
je préfère la mer écouter (2)
Pourquoi aimez-vous ces vers?
J’aime ces deux vers, que je trouve à la fois malicieux et existentiels. Il semble y avoir le choix seul d’écouter la mer, mais la répétition du verbe fabriquer critique autant la fabrication qu’elle la rend nécessaire, inévitable, tragique, essentielle, obsessionnelle—les sens se culbutent les uns les autres. Je les lie évidemment à un monde plein de carcans étouffant les perceptions mais aussi à la fabrication du texte poétique : fouiller fouiller fouiller. Et soudain, quelque chose s’entend. Entre nonchalance, paresse, existence et splendeur.
J’ai également souvent en tête ces mots d’Eileen R. Tabios.
J’envisage ma recherche comme celle d’une intimité implacable – menée contre l'encroûtement du cocon d'un coeur qui serait le mien. J’ai conscience de la manière dont une grille peut tuer le geste dans la peinture. Même si la peinture, finalement, doit retourner à sa nature et continuer de couler comme une menstruation – suinter d’une intensité visqueuse, que la géométrie n’adoucit pas
Cette question d’intimité implacable me paraît très forte, et je suis admirative de la façon avec laquelle elle mêle politique, intimité, subjectivité pour dire et formuler le monde. J’aime aussi que l’écriture poétique devienne aussi un outil pour se sauver soi, pour rester en mouvement—un outil de lutte contre la norme.
Ces écrivaines, comme Eileen R. Tabios ou Anne-Marie Albiach, sont (au-delà des quelques vers d’elles que je pourrais citer) des personnes qui me donnent en quelque sorte—par leur liberté, par leur statut de femmes et de poétesses—le droit d’aller fouiller dans de nombreux espaces, tonalités, etc. Tabios par son humour, sa sinuosité, son insolence, son travail autour du désir. Albiach par sa solennité, son lyrisme, son angoisse et la place extrême du corps dans cette mathématique des pulsions. J’utilise le vocabulaire de l’autorisation—ce qui peut paraître étrange mais ne l’est pas tellement quand on y pense, tant la poésie et son histoire sont pleines de carcans, sans cesse déjoués et reconstitués (par les règles et par les milieux artistiques) et tant il peut être dur aussi, en tant que femme, de s’emparer des question du désir, du corps, des affects, des pulsions, sans être accusée de mièvrerie ou de sentimentalisme, etc. Des interdictions naissent alors qu’il est important voire politique de s’en emparer. Et d’ailleurs pas seulement en tant que femme, en tant qu’humain tout court. Tout comme il me semble important et politique de s’emparer de tout sujet, de tout objet, tant qu’on le transforme, le creuse, l’approche et l’éloigne de soi—dans une tentative de justesse—pour tenter de transformer soi et le monde. Par de petits actes, des micro-visions, des distorsions à peine perceptibles de syntaxe. (3)
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Translation from French to English by Carrie Chappell
(1) I struggle to find a rational definition of poetry, outside of myself. Without a doubt, because poetry is, above all, a practice—intimate, conflicted, barely attainable as it’s always in motion. Or, on the contrary, stationary and frozen, when it is hard to explore, to forage deeper, difficult to find the strength or space to be attentive to what is there, to listen to it. Perhaps because it is always about seeking an unknown or foreignness, whether it be in the language or in the senses. But this something disappears as soon as it’s grasped—it is no longer unfamiliar. Then, you must start over, recover the will after exhaustion, go back to the hunt, or be moved by a new element that’s entered from somewhere else. What’s more, I believe that something is played out in this encounter (or the thread woven through, or the shock) between what is on the inside and what is on the outside. In my mind I picture it all through a window, but in words. Sometimes the window shatters or disappears, sometimes it is covered in sweat or rain drops. Then, a kind of joyful order occurs—a calm pleasure arising after the movements, the nervousness, the fall—when words and senses are ready to be seized, to be captured. But outside of one’s self and the world, in the space of a page, and rather miraculously.
At this time, I’m also thinking about the idea of scandal, of small and sometimes harmless scandals with which I like to play in writing—gambling sincerity and attempts at expression—and which create different kinds of “injury” of the norms that govern identities, mine included, in the handling of words and arrangements of affect.
(2) I don’t believe I have favorites but some names and verses immediately come to mind. Anne-Marie Albiach, Eileen R. Tabios, and two verses from Dino Campana—a poet that I don’t know well but who is cited by Amelia Rosselli in The Dragonfly.
create create create
I would rather to the sea listen (2)
(3) I like these two verses, that I find to be at once mischievous and existential. There seems to be only one other choice, that of listening to the sea, but the repetition of the verb create criticizes as much the act of creating as much as it renders it necessary, inevitable, tragic, essential, obsessive. The senses topple over themselves. Obviously, I link these lines to a world full of shackles that stifle perception, but I also link them to the creation of a poetic text: search search search. And suddenly, something is heard. Between nonchalance, laziness, existence, and splendor.
Often, I think, also, of these words from Eileen R. Tabios.
I imagine my journey as if it was one of relentless intimacy—driven against the crusted over cocoon of a heart that happens to be mine. I am aware of how the grid can destroy the gesture in a painting. Even if the painting, in the end, must return to its nature and continue flowing like menstruation—oozing with a viscous intensity, that geometry cannot soften
This question of relentless intimacy seems strong to me, and I admire the way in which she mixes politics, interiority, subjectivity to speak to the world. I also like that poetry writing would become a tool for saving one’s self, for keeping yourself in motion, for working against the norm.
These writers, like Eileen R. Tabios or Anne-Marie Albiach, are (beyond the few verses that I evoke) people who give me, in some way—through their freedom, their status as women, and as poets—the right to go about searching many spaces, tonalities, etc. Tabios, through her humor, her meandering, her insolence, her work on desire. Albiach, through her solemnity, her lyricism, her anguish, this extreme place in the body wherein lives a mathematics of impulse. And I use a word like authorization—which might seem strange but not so much to me, as poetry and its history is littered with shackles, constantly deconstructed and reconstructed (through form and through artistic circle) and as much as it can be difficult, as a woman, to pick up this question of desire, of body, of affect, of impulse, without being called insipid or sentimental, etc. Such bans arise when it is most important to pick up the questions. And not only as a woman but also, and most simply, as a human being. As it seems to me important and political to take up all subjects, all objects, provided that we seek transformation, that we dig in, that we scoot towards the issue just as we zoom out from it—in all hopes of accuracy—to tempt change of self and in the world. Through these small acts, these micro-visions, these sometimes barely detectable distortions of syntax.